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Rythmes scolaires, bons sentiments et mauvaises intentions
Article publié le 28 février 2011

Le ministre de l’Education nationale a mandaté 16
personnes pour orchestrer ce que l’administration
appelle "la conférence sur les rythmes scolaires". Le
groupe a été nommé en juin 2010 et a rendu un rapport
intermédiaire en janvier 2011. Ses préconisations
seront rendues en juin 2011. Quelle est la sincérité de
cette "conférence" et du rapport qui en découle ? Ce
dispositif n’a-t-il pas servi à construire les réponses que
le gouvernement avait déjà écrites ? Est-il autre chose
qu’un habillage démocratique servant à valider a posteriori
des décisions que le ministère avait déjà prises ?

Ce ne sont pas là des craintes excessives. Que l’on se
souvienne de la fausse consultation sur les programmes
de 2008. Consultation alibi, hâtive et inutile. Pour
preuve, les éditeurs, forts de la garantie ministérielle,
avaient déjà renouvelé les manuels. Autres interrogations :
quel va être le poids des lobbies économiques sur la
détermination des rythmes scolaires ? Ne risque-t-on
pas de voir s’étendre le pouvoir des élus locaux sur le
fonctionnement des écoles ? Quelles seront les effets
sur les conditions de travail et le statut des enseignants
 ? Même si ce présent rapport ne trace que des pistes,
on peut déjà essayer de lire entre les lignes.

Voyons donc les conditions du dispositif. Parmi les 18
membres du comité de pilotage, on compte une
ancienne fonctionnaire de la Commission européenne,
un représentant de l’Institut Montaigne (une
officine néolibérale), le président d’un cabinet privé
spécialisé en ressources humaines, le recteur UMP de
Paris, un directeur de l’OCDE (organisation internationale
pour la promotion du néolibéralisme), le
directeur d’une agence de développement touristique
et… un chronobiologiste. Des représentants enseignants ?
Pas le moindre (voir encadré).

On peut faire crédit au comité d’avoir consulté un
large panel d’acteurs de l’éducation et de professionnels
en lien avec ce secteur. Les auditions ont servi à une
réflexion globale sur la place de l’école dans la société.
De ce point de vue, l’étude est une photographie
sociale grand angle intéressante.

Une consultation en trompe-l’oeil

Outre ces rencontres directes, le comité se prévaut
d’avoir organisé une consultation à vaste échelle, dans
toutes les académies de France, en lien avec les territoires.
À lire le rapport, la question des rythmes aurait été LE
grand débat citoyen de l’année. "Au total, la mobilisation
sur le terrain est certaine, le débat est engagé et la
réflexion partagée par les différents acteurs et partenaires".
S’appuyer sur cette caution démocratique est stratégique :
elle est censée désarmer la critique par avance. Il y a
cependant de bonnes raisons de douter de l’étendue
de la consultation. Les auteurs écrivent, p 7 : "La
société civile a été largement sollicitée et les élus invités
à chaque manifestation". Dans l’académie de
Créteil, nous n’avons pas connaissance de la moindre invitation
adressée aux enseignants ou aux parents d’élèves.

Manifestement, contrairement aux élus, nous ne faisons
pas partie de la " société civile ". Il n’y a eu aucun
débat public. Scepticisme aussi sur les nombres : "1959
événements à Amiens". Ces statistiques bananières
prêtent à sourire : sur 8 mois, cela fait plus de 8 rencontres
par jour ! Il est vrai qu’à raison de 19917 participants
au total, on a une moyenne de 10 invités par
réunion. À ce niveau là, ça ne relève plus de l’événement,
mais du conciliabule.

Autre caution démocratique : le site internet, outil à
l’image moderne et populaire. 276 000 visiteurs, certes,
mais seulement 5100 utilisateurs.

Enfin, il y a lieu de s’interroger sur la neutralité du
comité dans la rédaction du rapport. Souvent, entre les
citations des représentants consultés, se trouvent des
jugements incidents d’un auteur indéterminé. Ils sont
en fait les opinions des rapporteurs, "voix off" sur ce
qu’il faut penser.

Conclusion : Les débats ont eu lieu dans l’entre-soi
feutré de bureaux molletonnés entre "responsables"
homologués. Enseignants et parents d’élèves ont été
privés de ce débat essentiel.

Le ministère veut ouvrir l’école le mercredi matin

Les réponses ont-elles été écrites d’avance ? Le rapport
martèle : "l’opinion dominante est que, avec quatre jours,
on a « une semaine trop courte pour des programmes
trop chargés »" et ressasse : "il n’est cependant pas
envisagé de revenir à un samedi travaillé". La messe est
dite : le gouvernement veut ouvrir les classes primaires
le mercredi matin. La manipulation des auteurs est
parfois grossière. Lorsque les internautes indiquent à
67% qu’ils s’opposent à la classe le mercredi matin, les
rapporteurs disqualifient d’emblée cette expression en
l’attribuant à une minorité surreprésentée. Autre
malhonnêteté : ils ne reconnaissent qu’une seule fois
que la semaine de 4 jours "telle qu’elle est conçue
actuellement" est nocive. Alors qu’ils envisagent
l’allongement de l’année scolaire par la diminution des
grandes vacances, jamais ils n’évoquent l’hypothèse
d’une semaine de 4 jours, avec des horaires quotidiens
allégés et compensés par leur étalement sur une année
scolaire étendue. Pourtant, cette solution permettrait
le repos des enfants et des enseignants sans dégrader
les programmes. Comble de l’ironie, les rapporteurs
invoquent l’aide personnalisée et sa surcharge horaire,
tant décriées par les enseignants, pour condamner la
semaine de 4 jours et justifier celle de 4 jours et demi !

Quelles sont les incidences possibles d’un
changement des rythmes scolaires sur les
conditions de travail des enseignants ?

Autant le dire tout de suite, il est très probable que la
légitime réflexion sur les rythmes serve de prétexte
pour allonger nos temps de service. L’hypothèse est
innocemment envisagée page 9 : "Temps de présence
accru dans les établissements ?" Le leitmotiv du rapport
est d’alléger la journée de travail des enfants. Qui gardera
les enfants à partir de 15h30 ? Les collectivités locales,
dira-t-on. Sauf que celles-ci ne cessent de voir s’étendre
le périmètre de leurs missions lors même que l’Etat se
désengage et que le gouvernement assèche leurs
ressources (suppression de la taxe professionnelle). Le
gouvernement prétend engager une réforme qui
nécessite plus de moyens en personnels tandis qu’il
prévoit de supprimer encore 16 000 postes en septembre.
Les rapporteurs essaient d’échapper à la contradiction
à l’aide de ce galimatias technocratique : "La question du
financement doit en effet être un levier, et non un frein".
Avec des budgets en baisse, les enseignants sont en ligne
de mire pour faire du péri-scolaire gracieusement :
"Nouvelles missions des enseignants ?" La question
des rythmes est un cheval de Troie. Qu’on relise le
Pacte de carrière que nous a envoyé notre ministre en
septembre 2010 : "Etre enseignant, ce n’est plus
exclusivement faire classe". La solution, les rapporteurs
la font dire aux fédérations de parents d’élèves : "Le
temps de présence des enseignants à l’école ne doit
plus se mesurer en heures d’enseignement". Plus loin, ils
tombent le masque : "les textes réglementaires actuels
sont peu explicites sur les activités complémentaires des
enseignants, ainsi que sur la façon de les prendre en
compte et, le cas échéant, de les rémunérer" p 113.
Nous devrons déjouer le coup de l’annualisation
Par quelle ruse le ministère parviendra-t-il à nous
imposer un allongement de notre temps de service ?
Exigera-t-il que nous restions dans les établissements
en dehors des temps de classe, jusqu’à 35 heures, pour
faire de l’encadrement péri-scolaire ? Difficile à soutenir,
car la différence entre nos temps de classe et les 35 heures
est dédiée aux préparations et aux corrections. En quoi
participerions-nous plus à la vie scolaire en préparant nos
cours dans un bureau à l’école, au collège, au lycée plutôt
que chez nous ? Le vrai danger, c’est l’annualisation,
plusieurs fois évoquée : "l’horaire hebdomadaire tel
qu’il est aujourd’hui défini est une source de rigidité
dans l’emploi du temps des élèves qui permet difficilement
les ajustements utiles pour s’adapter aux
rythmes d’apprentissage des élèves dans l’année".
L’annualisation servira à montrer que nous travaillons
moins que les autres salariés et que nous devons donc
un temps supplémentaire sans compensation. L’effort
national, comprenez-vous.

Les politiques et les médias opposeront à la résistance
des enseignants l’argument moral absolu du bien-être
des élèves. Surtout, nous ne devrons pas nous en laisser
conter : oui à l’allègement de la journée scolaire de
l’enfant, oui à sa prise en charge péri-scolaire, mais
non à l’allongement du temps de travail des enseignants.
Que les institutions recrutent et forment des personnels !
Ainsi nous déjouerons l’entourloupe des bons sentiments.

Ce débat est surdéterminé par l’organisation
économique de notre société

Car en matière de bons sentiments, le rapport en met
des louches, répétant que la priorité, c’est les conditions
de réussite de l’enfant, que l’intérêt de l’adulte est
secondaire. L’intérêt de l’adulte, oui, surtout si c’est
un enseignant, mais pas celui de l’économie. En réalité,
le grand problème du comité, est : que faire des
enfants à partir de 15h30, alors que les parents travaillent ?

La question n’est pas essentiellement éducative, mais
sociale. Le gouvernement pourrait l’avouer : dans un
marché du travail complètement flexibilisé, où le cadre
horaire quotidien des salariés a explosé, la question du
rythme scolaire est d’abord un problème de garderie.
En allongeant le temps de travail des enseignants, l’oligarchie
veut aligner nos conditions sur celles déjà très
dégradées des parents d’élèves. Par solidarité, nous
devrions les accompagner dans leur chute.

Castoriadis a expliqué que la société industrielle au
XIXe s’est trouvée face à une bifurcation. Elle pouvait
utiliser ses formidables gains de productivité soit à
réduire le temps de travail de chacun, soit à augmenter la
consommation individuelle. Si nous suivions enfin la
première voie, les parents retrouveraient leurs enfants
et la question des rythmes scolaires se poserait en de
meilleurs termes.

Les enseignants ont été écartés des consultations

Les enseignants sont l’angle mort de cette "conférence". Pas un seul représentant dans le comité de pilotage.
Certes, les syndicats ont été consultés, mais au niveau des confédérations interprofessionnelles : "L’ensemble
des organisations, et notamment les plus « généralistes », rappellent enfin qu’elles représentent l’ensemble des
personnels et non les seuls enseignants". Certaines organisations représentent donc des intérêts marchands
contradictoires avec ceux de l’école publique. C’est ainsi que la CFDT et l’UNSA peuvent se déclarer favorables
à l’annualisation (p 30). De même, on peut se demander pourquoi la CFTC et la CFE-CGC (cadres) donnent
leur avis sur la question des rythmes scolaires alors qu’elles n’ont pas de fédération d’enseignants. Par ailleurs,
dans notre académie, les profs n’ont pas été invités aux fameuses tables-rondes. Certes, nous pouvions nous
exprimer isolément sur le site internet. Quelques uns l’ont fait. Fort peu, tant tout ce qui émane du ministère
est désormais honni par ses personnels. 1 200 enseignants ont contribué aux débats en ligne, soit entre 0,1 et 0,2%
des effectifs de la corporation.

Le mépris du comité de pilotage à l’égard des profs suinte dans ses commentaires sur nos revendications : "Des
motifs reviennent certes émailler le débat des revendications reprises à la va-vite et plaquées sur la trame de fond
 : les effectifs, la télévision, la console de jeu… Ces déplorations de surface ne doivent pas brouiller la lecture du
débat […]". De même, le comité explique que les échanges deviennent plus intéressants lorsque les enseignants
parlent moins : "Les parents et les élèves […] ont rejoint les rangs et dépassent en nombre les enseignants. Le
débat y gagne donc en intérêt car il n’est plus suspect de circonscrire le dialogue aux seuls personnels directement
concernés". Le comité a bien fait son travail : il a proprement circonscrit les enseignants hors du débat. Lorsqu’ils
y reviendront, gageons que ce sera avec fracas !